vous êtes ici : accueil > Thématiques > Europe
« Nous manifestons d’abord contre le Traité constitutionnel européen », ont clamé à Solidaire de nombreux militants CGT présents à l’Euromanif du 19 mars à Bruxelles. Pourtant, au départ, la direction de la CGT ne voulait pas donner de consigne Que s’est-il passé ?
La Confédération générale du Travail (700.000 affiliés) discute depuis longtemps de la construction européenne et de ses répercussions sur la vie des travailleurs. Depuis l’adhésion à la Confédération européenne des Syndicats (CES), beaucoup de militants craignent que leur syndicat abandonne ses positions de gauche. Car la CES appelle depuis juin 2004 à soutenir le projet de Traité constitutionnel. Dès ce moment, certains dirigeants de la CGT défendent d’ailleurs le « oui » à la Constitution. Deux hauts responsables délégués à la CES, J. Decaillon (secrétaire de la CES) et Daniel Retureau, ont publié une tribune libre dans Le Monde1 qui salue les avancées du Traité constitutionnel européen et vante même son caractère « progressiste ». Jean-Christophe Le Duigou et Francine Blanche, membres de la direction nationale de la CGT sont membres d’un comité pour le « oui ».
Le Bureau Confédéral adopte une tactique visant, au nom de la lecture du traité, à ne pas prendre position, à fournir des pistes de lecture soulignant les enjeux à investir, tout en présentant ce projet constitutionnel « comme une avancée par rapport aux traités européens précédents ».
Et le débat démarre dès la fin de l’été. D’autant plus que les militants syndicaux et leurs affiliés sont engagés dans les luttes contre les plans antisociaux du gouvernement français. Pour beaucoup, le lien avec l’Union européenne est évident : c’est à cause de la directive européenne sur le temps de travail que le premier ministre Raffarin veut réformer les 35h et allonger la durée du travail. Même chose pour les privatisations.
Dans les fédérations professionnelles et départementales, les consultations et prises de position se succèdent (voir ci-joint l’exemple de la CGT-PTT du Val de Marne). Parallèlement, de nombreux comités pour le « non » se créent un peu partout, unissant militants associatifs et syndicaux.
La réunion du comité confédéral national des 2 et 3 février est animée. La direction de la CGT, par la bouche de son secrétaire général Bernard Thibault, continue à proposer de ne pas prendre position : « Nous avons milité pour l’organisation d’un référendum dans notre pays, c’est-à-dire la possibilité donnée à chaque citoyen d’exprimer son opinion et d’utiliser librement son suffrage. Dans le cas présent, et compte tenu de la nature de la question posée, je revendique que cette liberté de vote soit aussi respectée dans les rangs et les expressions de la CGT. »
Mais les participants au comité confédéral national ne l’entendent pas de cette oreille. Par exemple, le secrétaire général de la fédération des cheminots s’appuie sur 160 procès-verbaux de réunions de syndiqués cheminots pour rejeter le Traité. La direction est mise en minorité et la position officielle issue de la réunion est limpide : « Les débats avec les militants l’ont confirmé : la CGT se prononce contre la construction européenne actuelle marquée par un assujettissement des droits sociaux aux logiques de la rentabilité et de la concurrence dont les principales dimensions se retrouvent dans le projet de traité constitutionnel. »
Deux jours plus tard, alors qu’il n’était pas au programme des revendications, le « Non » au projet de Constitution européenne s’affiche massivement dans les manifestations pour le maintien des 35 heures. Depuis, ça n’arrête pas.
(1) Le Monde, 16/11/2004
De nombreux sondages annoncent que plus de la moitié des Français envisagent de voter « non » à la Constitution européenne le 29 mai prochain. Un rejet qui semble donc bien ancré et fait souffler un vent de panique dans les cercles patronaux et gouvernementaux.
Du coup, la menace d’un vote négatif en France a semé la panique et provoqué un retrait provisoire de la directive Bolkestein. Une directive qui veut mettre les services (école, santé, transports) en concurrence et permet de faire travailler les gens dans d’autres pays de l’Union européenne aux conditions sociales de leur pays d’origine. Pour obtenir un vrai retrait et marquer un coup d’arrêt à la construction d’une Europe antisociale, antidémocratique et militariste, il faudra un vrai non à la Constitution.
Ce rejet français ne tombe pas du ciel. Depuis le début de cette année, de grands mouvement sociaux s’opposent à la politique antisociale menée ou initiée aussi bien par la droite que par les socialistes, politique inspirée des directives européennes. La France connaît un chômage croissant : 10% de chômeurs, 3,5 millions de personnes touchent les minima sociaux. Les privatisations s’étendent : fermetures de bureaux de poste, vente d’une partie du capital d’Electricité de France. Les acquis sociaux se détricotent : les 35 heures ont été renvoyées au placard et les heures supplémentaires autorisées ont doublé (260 heures par an). Alors que les bénéfices des grandes multinationales sont en hausse : Arcelor engrange 2,5 milliards d’euros, TotalFinaElf frôle les 10 milliards d’euros (+23%).
Une majorité de Français a compris que la Constitution coulera dans le béton cette politique dont ils ne veulent pas.
Un « non » français serait historique. Il secouerait le patronat et les gouvernements qui pensaient imposer leur projet. Il permettrait surtout de relancer le débat sur le type d’Europe que veulent les travailleurs et sur la façon d’y arriver.
Cette campagne pour le « non » en France mérite un coup de pouce. Comme l’a dit Carmelo Campione, affilié à la CGT d’Halluin (Nord) à l’euromanif du 19 mars à Bruxelles : « Plus les salariés connaissent le texte de cette Constitution et moins il l’acceptent. Cela se passe comme ça en France, et je ne vois pas pourquoi il en irait autrement ailleurs. Je crois que si, dans chaque pays de l’Union, on permettait aux gens de se pencher vraiment sur ce texte, certains auraient des surprises et les patrons, des sueurs froides 2 »
L’Europe des travailleurs compte donc sur la France, et les travailleurs français sur leur collègues européens pour dire non à cette Constitution.
Guy Biamont, président national de la CGSP (Centrale Générale des Services Publics, Belgique) : le congrès national de la CGSP a dit « non » au projet de Constitution européenne. Le président de la centrale des services publics explique pourquoi.
Vous êtes très critique sur le projet de Constitution européenne...
Guy Biamont. La CGSP wallonne avait pris une position claire contre celle-ci en juin 2004. Les CGSP bruxelloise et flamande ont pris une position tout aussi claire lors du congrès fédéral de ce 23 mars. La CGSP est ainsi la première centrale nationale à s’engager résolument dans la voie pour défendre le « non » à la constitution.
Que reprochez-vous à ce texte ?
Guy Biamont. N’entrons pas dans un débat technique : globalement cette constitution est complètement nulle car c’est la régression sociale gravée dans le marbre. Elle consacre tout un chapitre à l’économie de marché triomphante, ne fixe aucune entrave à la liberté d’entreprise... On ne peut pas souscrire à un truc pareil.
Il n’y a rien sur la fraternité des peuples, rien sur le progrès social, aucune référence à la laïcité, mais on y retrouve 80 fois la référence aux banques. Elle enjoint aussi aux Etats membres de faire progresser leur budget militaire et soumet la défense à l’Otan.
Dans l’autre sens : où sont les raisons pour dire oui ? Il n’y en a pas. à part de nous accuser de vouloir foutre l’Europe par terre. Nice (le traité qui resterait d’application si la Constitution ne passe pas, ndlr) ne nous convient pas. Mais si l’on adopte la constitution, les règles d’amendements font que nous ne pourrons jamais l’amender, sauf dans le sens de l’ultralibéralisme. Car elle exige l’unanimité pour la modifier sur les questions sociales. Comment voulez-vous mettre les Maltais et les Autrichiens d’accord ?
Quelle est la position de la FGTB ?
Guy Biamont. Les autres centrales se tâtent encore. Ce qui est catastrophique, c’est la position de la CES (Confédération européenne des syndicats). Il s’en est fallu de peu pour qu’elle appelle à manifester pour la constitution le 19 mars à Bruxelles. Heureusement, la FGTB est intervenue. La CES agit comme un lobbyiste au lieu d’intervenir comme une organisation de combat.
Vous trouvez qu’il faudrait une consultation populaire sur la constitution ?
Guy Biamont. Oui. Le gouvernement invoque des clivages communautaires pour ne pas la faire, alors qu’on parle d’un texte constitutionnel européen. C’est un esprit de clocher. Elle est hypocrite et inadéquate.
Article publié le 14 avril 2005.